« N’oublie pas mon petit soulier », ou l’incroyable légende du cordonnier si mal chaussé.
Il était une fois l’un des tous derniers cordonniers à encore exercer ce métier, Théodule-Armand Godillot. Cordonnier d’arrière grands-parents en parents et de parents en fils, il œuvrait jour et nuit au fond de son atelier à peine éclairé, penché sur des formes, languettes, lacets, et autres patins abimés. Au milieu de la poussière et de la cire, cela sentait bon le cuir et la colle. Sans jamais se lasser, T.A. offrait ses services pour délasser nos orteils en errance, détendre nos chevilles en souffrance. Avec abnégation, il donnait de son temps, de sa précision, de sa concentration pour aplanir nos chemins, apaiser nos efforts, amortir nos rebonds, réchauffer nos petons. Sa méticulosité pansait nos égratignures, son ingéniosité réhaussait nos postures, son inventivité réparait nos usures. Il faisait tout, en somme, pour que nous soyons bien dans nos baskets.
Toute sa vie avait été consacrée au bien-être de nos pieds mais, force était de constater, que les siens de pieds, n’étaient pas des plus favorisés. Il était aussi connu pour la modestie de ses chaussures à lui. À force de cirer nos pompes, clouter nos semelles et bichonner nos talons, il en avait oublié les trous de ses propres petits souliers. Certains l’avaient même vu, en plein hiver, marcher dans la rue givrée, sur la pointe de ses pieds nus. Ses chaussettes trouées parfois pendaient au-dessus de l’établi, avant d’être attrapées par son chat Tong et si fidèle ami.
Au dernier noël de sa vie, malgré les ventes en repli et les chaussures made in Si-Loin-d’Ici, toujours plein d’espoir, d’engagement et de générosité, il avait commencé à former un apprenti, le tout aussi bien-nommé Sandal. Longtemps perdu et déboussolé, ce dernier eût la chance de croiser la route de TA. Et c’est lui qui colporta jusqu’à nous l’incroyable légende du cordonnier si mal chaussé.
Alors qu’il avait quitté tard avant la fête l’atelier sans pouvoir finir son travail, le jeune apprenti découvrit au petit matin l’antre devenue comme un palais. Ce qui était hier la plus modeste et froide boutique du quartier, brillait de mille feux et chauffait à la lueur d’une dernière buche dans la cheminée. Au pied d’un immense sapin trônait un sabot, en son sein une boussole et une enveloppe cachetée. Sandal s’agenouilla impatient d’y découvrir un message secret, sous les yeux complices du chat Tong.
« Cher ami, avant de rejoindre en cette douce et sainte nuit mes aïeux, je tenais à te transmettre cette mission de vie. Ce palais est à toi, si tu le veux, il est le fruit inattendu de mon labeur. Hier, un peu avant minuit, tandis que je m’étais assoupi, exténué par les ans, quelle fût donc ma surprise en entrouvrant une dernière fois mes yeux : une myriade de petits lutins, bottés de rubans et de grelots, avaient discrètement envahi l’atelier pour finir de réparer, plein d’habileté, les quelques souliers oubliés. Je compris qu’ils étaient allés jusqu’à en rapporter au domicile de nos meilleurs clients qui, médusés, retrouvèrent leurs chaussures entourées d’oranges et de cadeaux par milliers. Emplis de reconnaissance, ces derniers m’adressèrent d’un seul cœur tous leurs plus sincères et meilleurs vœux. Je ressentis mystérieusement tout mon être vibrer. Et c’est ainsi que je devins, en un clin d’œil, l’heureux propriétaire de ce lieu splendide mais bien trop grand pour moi. Toi qui a tant cherché un sens à ta vie, pour ne plus perdre pied, fais donc de ta vulnérabilité ta destinée ! Je t’encourage de tout mon cœur à ne pas t’endormir et rester les 2 pieds dans un même sabot. Va sur les chemins prendre soin de tes contemporains, aide-les à trouver chaussure à leurs pieds…Mais avant de partir, charité bien ordonnée commençant par soi-même, n’oublie jamais ton petit soulier. »
Sandal, ému aux larmes par ces mots plein de sagesse et de vérité, fût également gonflé d’une légitimité nouvelle. Il se fit instamment la promesse de répondre à cet appel, sans pour autant jamais se sacrifier. Il parcouru sans relâche montagnes et vallées, depuis le Soulor jusqu’au pays des Espadrilles, pour satisfaire à nos quêtes de sens et nos soifs d’expériences. En se vouant ainsi à nos cheminements tortueux, il perpétua la longue tradition des métiers rares et précieux qui transforment le monde à pas feutrés.
NDLR :
Ce conte nous parle de la charte des valeurs que nous avons en partage avec nos bénéficiaires :
-L’engagement, la générosité, l’exigence dans le travail à accomplir et son amélioration continue
-La créativité, l’innovation, au service de solutions sur mesure et ouvrant le champ des possibles
-L’humilité, la simplicité du cœur qui se jouent dans la juste posture, la remise en question et le soin porté à nos fragilités
-L’optimisme, l’espérance, qui se manifestent dans la transmission et la mystérieuse force qui se cache derrière nos vulnérabilités
Il nous parle aussi des métiers en voie d’extinction et d’apparition, du sujet de l’orientation, de la vocation, de la raison d’être et des mille et une manières de devenir « Auteur de sa vie-Acteur dans le monde« .
A tous nous souhaitons un joyeux noël et le plus beaux des cadeaux : la paix du cœur et la confiance en un devenir toujours meilleur.













